Au Vietnam, la barrière de la langue s’épaissit. Mais des rencontres inattendues, une église providentielle et un festin gastronomique donnent des couleurs à nos péripéties. Entre engueulades et solidarité, les chemins s’entremêlent à travers les montagnes et la jungle vietnamiennes.
Depuis notre arrivée en Asie du sud-est, la communication est un problème majeur. Thaïlande et Laos nous en avaient déjà donné un avant-goût mais le langage des signes et quelques dessins nous avaient généralement tirés d’affaire. Au Vietnam, il faut ajouter à la barrière de la langue une fâcheuse tendance à se payer notre tête qui met nos nerfs à rude épreuve.
Nous allons pourtant découvrir un allié aussi insoupçonnable qu’inespéré. Pendant la guerre froide, le bloc communiste organisait des échanges de main d’œuvre et de compétences entre pays frères. C’est ainsi qu’à Vinh, en pleine quête de pneus neufs, Franck tombe sur un Vietnamien qui, pour avoir travaillé sur un chantier d’autoroute en ex-RDA, parle allemand ! Il n’en faut pas plus pour réveiller l’amitié entre les peuples. En quelques heures, le pneu est déniché et nous sommes prêts à reprendre la route.


Une soirée à l’église
À l’axe principal reliant Saïgon à Hanoï le long des côtes de la mer de Chine, nous préférons les anciennes pistes de l’intérieur des terres. De part et d’autre, le riz piqué en rangs serrés forme un duvet léger à la surface de l’eau. Dans ce patchwork de digues aux mille nuances de vert, planter la tente s’annonce difficile et le parvis de l’église du village tout à fait providentiel.
La foule déjà réunie en cercle autour de nous suit comme un seul homme au presbytère où le prêtre nous invite à partager quelques verres de sa réserve personnelle. Dans la bombonne de plastique qu’il pose fièrement sur la table macère un véritable jardin botanique : feuilles, branches, racines, noyaux, tout y est. Qu’à cela ne tienne ! Du haut de ses soixante degrés, la petite flasque que j’ai ramenée de France – Couvrot, prune 1982 – ne devrait pas faire pâle figure. Elle ne passera pas la soirée.

Les petits verres se vident aussi vite qu’ils se remplissent, cul-sec, et le maître de maison pousse à chaque nouvelle tournée ce qui ressemble plus à un cri de guerre qu’à une invitation à boire. Dans la pièce, la foule est hilare et c’est la langue du rire qui s’impose d’elle-même, chaque tentative de communication déclenchant immanquablement l’hilarité générale. Je n’échangerais pour rien au monde ces quiproquo contre la traduction automatique d’un assistant quelconque.
Le bon et le mauvais chemin
Les brumes d’alcool ont-elles émoussé nos facultés visuelles, amoindri notre sens de l’orientation ? Difficile d’expliquer pourquoi nous ne trouvons pas cette bifurcation qui doit nous emmener le lendemain en direction des montagnes. Nous tournons trois heures pour identifier ce que la carte représente comme un axe principal. De volte-face en demi-tour, excédé par nos tâtonnements et nos atermoiements, je rentre en éruption. Toutes les frustrations accumulées ces trois derniers mois explosent au grand jour.
Pour moi, il n’y avait pas de bon ou de mauvais chemin. Tous les chemins sont les bons quand ce qui compte est d’aller quelque part. Où ? Peu m’importait. L’inconnu était partout. Je voulais me perdre, glaner de la musique au fin fond de la jungle, disparaître dans l’épaisseur du trait, m’en remettre au hasard.
Franck au contraire menait son voyage tambour battant. Efficace, énergique, il organisait son temps, optimisait la suite, posait des jalons. Il s’était donné six mois pour traverser l’Asie et comptait bien s’en mettre plein les yeux. De mon côté, je partais pour un tour du monde sans trop savoir combien de temps allait durer ce voyage. Le clash était presque inévitable.





Le Vietnam hors des sentiers battus
La nationale que nous cherchions s’avère n’être finalement qu’une vieille piste de terre cabossée. Les trous jonchent la route, les ponts effondrés nous barrent le passage et les montées tirent tout droit à travers de sublimes paysages de jungle et de montagnes sauvages.
Dans notre effort, nous pouvons compter sur l’aide des Vietnamiens. Pour changer une roue crevée, traverser une mare trop profonde ou trouver un toit pour la nuit, ils sont toujours là. Nous traversons ainsi cent cinquante kilomètres, cahin caha, rebondissant sur la selle jusqu’à ce que nos fesses à vif nous suggèrent dans leur langage sans détour qu’il est temps d’arriver à Hanoï.





À Hanoï, festin de fin de partie
Une étape-marathon sur une autoroute en cours de construction, rien que pour nous, nous permet de venir à bout des cent-soixante derniers kilomètres. À la tombée de la nuit, nous rejoignons le flot dense des deux roues qui irriguent les artères de la ville. Depuis notre départ d’Inde, c’est la plus grosse étape et le repas que nous nous offrons sera à la hauteur.
Noix de pétoncles, salade de fleurs de bananier, canard grillé aux feuilles de citron, riz frit à la mode Nam Phuong, choux sauté à la sauce d’huîtres… Les plats s’amoncèlent sur la table et il faut bientôt changer de place pour accueillir tous les mets du festin. Est-ce une manière polie de dérober au regard des autres clients nos barbes hirsutes, nos yeux hagards et notre appétit féroce ? Qu’importe ! Depuis maintenant trois mois de voyage, nous sommes l’attraction de la journée partout où nous passons et cela ne nous a jamais coupé ni la faim ni la soif.

Le voyage au Vietnam se poursuit ici :
- De Vinh à Hanoï, explorations vietnamiennes
- À Hanoï, l’art de prendre son temps
- Vacances dans la baie d’Halong



Commentaires
Hello Mathieu !
C est toujours un bon moment quand je lis tes articles.
Merci.🙏
Bonjour Monique ! C’est toujours un grand plaisir d’avoir des retours positifs sur mon travail de fourmi.
Merci beaucoup 🙏
Cette série d’articles sur ton voyage à vélo qui apparaissent depuis quelques semaines est un vrai régale, tant par les textes que par les photos. Merci Mathieu 🙂
Merci Laurent ! Je suis en train d’écrire le livre de mon tour du monde et je le publie petit à petit sur le blog.
Ton retour me fait donc très plaisir !
Ça va durer encore un moment…
(je relis ton texte sur le mythe du voyageur et je me rends compte, dix ans plus tard, à quel point les mises en scène sur les réseaux sociaux ont tué tout esprit d’aventure et d’inattendu. Mon bouquin portera aussi là-dessus…)