À Samarkand, l’Asie centrale fait son festival

Samar­kand nous plonge au cœur du Festival des Musiques d’Asie Centrale. Haut en couleur, cet événe­ment hors du commun mêle gran­di­lo­quence kitsch, accueil chaleu­reux et concerts inoubliables

Après une semaine de tourisme en Ouzbé­kistan, Samar­kand nous attend pour l’un des moments forts de notre voyage musical. Le festival des musiques d’Asie centrale va réunir des artistes venus de tous les pays. C’est le seul événe­ment que nous avons planifié et nous espé­rons une moisson à la hauteur de notre impatience.

Par chance, l’hôtel Hilton où nous avons rendez-vous ce jour-là se trouve être le quar­tier général du festival. Dans le grand hall d’accueil gravitent les premiers arrivés, artistes, jour­na­listes, produc­teurs. Quelques percus­sion­nistes lancent déjà les premiers bœufs dans les couloirs de l’hôtel.

Une certaine effer­ves­cence règne dans cette foule éparse qui semble attendre quelque chose sans vrai­ment savoir quoi. Aux bureaux de l’or­ga­ni­sa­tion où je cherche le programme de la semaine, on m’in­vite à repasser le lende­main. Ils sont en train d’y réflé­chir, me rassure-t-on. Je ne suis que moyen­ne­ment rassuré, le festival commence aujourd’hui.

De son côté, Franck a fait ami-ami avec l’ac­com­pa­gna­trice de la délé­ga­tion fran­çaise et nous sommes conviés à la céré­monie d’ouverture.

À Samarkande, l'Asie centrale fait son festival

Place du registan, le coeur du festival

La scène est installée dans la grande cour du registan, sous le regard des portes monu­men­tales des medersas d’Ou­loug Beg, Chir-Dor et Till-Kari. Elles vont en voir de toutes les couleurs. 

Chaque jour, le programme est affiché dans le hall de l’hôtel. Commence alors le jeu de piste car s’il n’y pas de programme à la semaine, il n’y pas plus d’indications sur les lieux de concert. Dissé­minés sur cinq sites à travers la ville et dans la campagne envi­ron­nante, sans plans ni panneaux, mieux vaut faire confiance à son chauf­feur de taxi. 

À Samarkand, l'Asie centrale fait son festival - Sur la scène du Registan

Dans les lumières roses, vertes, oranges ou violettes de projec­teurs déchaînés, des centaines de figu­rants, de chan­teurs et de danseurs déferlent sur la piste dans des costumes scin­tillants de dorures, de brode­ries et de paillettes. Une musique dance suram­pli­fiée rythme les tableaux qui se succèdent sur une choré­gra­phie aux allures de céré­monie d’ou­ver­ture des jeux olym­piques. Pour la musique – la vraie – rendez-vous le lendemain.

Chaque jour, le programme est affiché dans le hall de l’hôtel. Commence alors le jeu de piste car s’il n’y pas de programme à la semaine, il n’y pas plus d’indications sur les lieux de concert. Dissé­minés sur cinq sites à travers la ville et dans la campagne envi­ron­nante, sans plans ni panneaux, mieux vaut faire confiance à son chauf­feur de taxi. 

Le nôtre, qui peine à rouler droit et négocie ses virages au tout dernier moment aurait-il abusé de la vodka ? Un examen plus appro­fondi met en cause son véhi­cule. La direc­tion qui a du jeu n’entraîne les roues qu’après un tour complet de volant. Cardiaques s’abstenir…

Dans la campagne de Samarkand, l’hospitalité Ouzbèk

Pour les valeu­reux festi­va­liers ayant relevé le défi, l’ac­cueil est triom­phal. Nous arri­vons plusieurs fois sous les applau­dis­se­ments et les hourras de la foule qui nous installe aussitôt deux chaises au premier rang. La chaleur et l’hos­pi­ta­lité des Ouzbeks fait vite oublier les quelques fausses notes grecques et ce vieux ringard de crooner turkmen.

Après le concert, les notables du village donnent un banquet en l’hon­neur des visi­teurs et des musi­ciens. Brochettes et côte­lettes d’agneau font le tour des tables tandis que les bouteilles se vident au rythme des toasts portés à la gloire de nos hôtes et à l’amitié entre les peuples. 

Dans le bus du retour, l’al­cool a mis tout le monde de bonne humeur et c’est un festival de chan­sons qui s’im­pro­vise et où chacun entonne un air de son pays. Quand notre tour arrive, un vent de panique souffle sur notre duo : Brel ? Bras­sens ? Gains­bourg ? Plastic Bertrand ? 

Du fond du bus s’élève un filet de voix qui nous prend de court. C’est un vieux Japo­nais en costume, le sourire pudique mais plein de tendresse, qui chan­tonne dans un fran­çais approximatif : 

« Quand il me prend dans ses bras, qu’il me parle tout bas, je vois la vie en rose »

Touchés à leur tour, d’autres joignent leur voix à la sienne pour fredonner sans les paroles, du bout des lèvres. Pour la douceur de ce moment-là, je ne regrette pas de ne pas avoir chanté.

Alim Qasimov, l’art du mugham

Les petits soucis d’or­ga­ni­sa­tion sont bien vite oubliés. Chaque soir, nous espé­rons que l’am­biance sera plus belle que la veille. Sur la place du registan, la scène prin­ci­pale accueille les artistes les plus renommés.

Lorsque l’illustre Alim Qasimov monte sur scène, offi­ciel­le­ment, c’est l’Azerbaïdjan qu’il repré­sente. Mais sa musique, le mugham, puise aux sources communes de toute l’Asie centrale. Dans son chant se mêlent la ferveur mystique des poètes arabes, les musiques rurales des bardes nomades, les couleurs évoca­trices des modes persans et le souffle des steppes mongoles.

Trans­porté par sa musique, le chan­teur lève les bras au ciel et fait résonner la peau cerclée de bois de son grand daf, aussitôt rejoint par les musi­ciens toujours prompts à emmener le récit plus loin. Le public vibre au gré des rebon­dis­se­ments et des péri­pé­ties d’une histoire rendue vivante.

Sans comprendre un mot de la langue, je passe une heure inou­bliable, embarqué sur les vagues d’un récit dont j’ignore tout mais suffi­sam­ment expressif pour que je puisse me faire mes propres images mentales. Pour sa pres­ta­tion magis­trale, Alim Qasimov empor­tera le premier prix du concours – il y avait donc un concours ? -.

Tensions en Asie centrale

Nous n’assisterons ni à la céré­monie de remise des prix ni au feu d’artifice tiré dans le ciel du registan car nous devons rejoindre Tashkent au plus vite. La date des festi­vités données pour l’anniversaire de l’in­dé­pen­dance approche et personne ne pourra plus ni rentrer ni sortir de la ville sans auto­ri­sa­tion offi­cielle. Dans ce contexte tendu, nous y atten­drons le départ de notre vol avec une impa­tience non feinte, toute la ville étant placée sous couvre-feu.

20 ans plus tard, alors que la guerre fait rage en Ukraine, les anciennes répu­bliques socia­listes sentent dans leur cou le souffle de leur voisin russe. Plus que jamais, elles reven­diquent une iden­tité singu­lière, au carre­four des zones d’influence et d’intérêt russes, turques et chinoises.

Le grand jeu est relancé en Asie centrale.

Le voyage en Ouzbekistan se poursuit ici : 

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