La traversée des terres noires

De la ferme du Belon jusqu’aux bains ther­maux, randonnée des terres noires à la barre des Dourbes parmi les reliefs des Alpes de Haute-Provence.

Après 6 jours sur l’itinéraire des refuges d’art qui mêle randonnée et art contem­po­rain, nous enta­mons la traversée de l’un des sites les plus éton­nants des Alpes de Haute-Provence : les terres noires.

Aux abords du Brus­quet, Georges-Eric est venu nous livrer les provi­sions pour les trois derniers jours de randonnée à venir.

« Je suppose que vous n’avez pas de nouvelles du monde ? Tant mieux. Je vous laisse profiter de votre balade. »

Pour pique-niquer en paix, rien de tel qu’un cime­tière. À l’ombre du mur d’enceinte, couchés dans l’herbe épaisse, on s’offrirait bien une sieste… éter­nelle. Une double ration de chocolat fera l’af­faire pour reprendre des forces.

En fond de vallée, les flancs des montagnes alen­tour resplen­dissent de soleil et les tempé­ra­tures ont un parfum d’été. Les 400 mètres de déni­velé qui montent en ligne brisée jusqu’à la crête de la Blache nous mettent la sueur au front. Impos­sible de prendre des notes sans tremper les pages de mon carnet.

Les terres noires

Sur l’autre versant, choc visuel. La montagne ressemble à un laby­rinthe. Ce sont les terres noires, mondia­le­ment connues pour les itiné­raires VTT mais aussi pour les circuits pédestres que nous allons parcourir.

Luc nous avait parlé de ces fameux paysages de marnes ravi­nées mais je l’avais écouté d’une oreille distraite. Diffi­cile de riva­liser avec les pano­ramas des jours précé­dents… Et pour­tant, après six jours de marche, cet itiné­raire des refuges d’art continue à nous surprendre !

Refuge d’art de la ferme de Belon

Nous prenons nos quar­tiers du soir au refuge d’art de la ferme de Belon. Avec ses grands espaces à vivre d’un seul tenant, sa cheminée où griller les saucisses, l’éclairage élec­trique et ses cinq couchages en bois massif, c’est le refuge le plus confor­table des refuges d’art.

A lire aussi : Refuges d’art et senti­nelles d’Andy Goldsworthy

Le bâti­ment accueillait pendant la seconde guerre mondiale une école de forma­tion des cadres de la résis­tance. La nuit du 14 février 1944, une colonne nazie arrête les onze parti­ci­pants et le bâti­ment est dyna­mité. Une plaque du souvenir fran­çais rappelle cet épisode tragique.

Au sous-sol, l’œuvre d’Andy Gold­sworthy figure onze arches de pierres imbri­quées les unes dans les autres, comme les maillons d’une même chaîne soli­daire.

https://soundcloud.com/letieou/refuge-dart-de-la-ferme-du-bellon?si=4aac99f545c14c77ab9ce0565e0c06a5&utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

Lu dans le livre d’or :

« Des ponts entre nos âmes »

« Il y a la lumière dans le refuge, dans le placard »

« Nuit agité, tout le monde piqué »

« Bonne nuit sous le regard des pierres étoilées »

« La bonne idée : se coucher le soir devant le feu de cheminée »

« Des copains, du magret et du vin ».

De Draix à Tartonne

La traversée des robines sur la crête arrondie des reliefs où s’amoncellent de minus­cules plaquettes de roches est un enchan­te­ment. Un chien nous guide à travers ces reliefs doux jusqu’à Draix, sa fontaine et sa minus­cule mairie. 

Sur les trois panneaux commu­naux sont préci­sées les condi­tions spéci­fiques de la chasse pour la saison 2022–2023. Le détail des espèces auto­ri­sées nous renseigne sur la faune locale : mouflon, chevreuil, chamois, tour­te­relle turque, caille des blés, écre­visse à pattes rouges…

À la sortie du village, un petit téles­cope laisse imaginer la pureté du ciel. Sur notre droite, un panneau indique le col de la Cine par le pas de l’Escayon à environ deux heures de marche. Nous en mettrons une de plus pour contourner le pic de couard par son versant nord à l’ombre des feuillus, mousses et cham­pi­gnons, dans le bruit stri­dent des tronçonneuses.

Durant la pause pique-nique au col de la Cine, deux marcheurs du dimanche en tennis, chapeaux à large bord et jumelles autour du cou semblent tomber du ciel. Ils ne tarissent pas d’informations sur les cham­pi­gnons comes­tibles du coin. En échange, ils aime­raient bien quelques indi­ca­tions d’itinéraires prati­cables en chaus­sures basses. 

En descen­dant le même chemin scabreux par lequel ils sont montés, on comprend leur calvaire. Ils nous rejoignent sains et saufs au pied de la clue de la Peine et de ses gorges à pic.

Au gîte des robines

Le gîte des Robines est le premier bar que nous croi­sons depuis le début de la randonnée. Autour du comp­toir, la patronne me fait part de son inquié­tude. Les grosses chaleurs de l’été ont tenu la clien­tèle à l’écart des circuits balisés. Ici, la rando est devenue une acti­vité d’automne. Les patrons comptent un peu fébriles sur la fin de la saison pour se rattraper.

Pour Delphine et Jérôme, les meilleurs clients sont les spor­tifs, à commencer par les groupes de cyclistes et de randon­neurs qui viennent profiter des itiné­raires de randonnée VTT et pédestres et partagent l’état d’esprit gîte – tout le monde à la même table et on passe un moment convi­vial autour du repas. Au menu du soir, tranche de pâté fores­tier, cham­pi­gnons sanguins, rôti de bœuf du village-pommes grenailles, glaces des Alpes et fromage du village.

La barre des Dourbes

Dans l’air frais du matin, nous pour­sui­vons la marche en direc­tion de la vallée de l’Asse où Andy Gold­sworthy a érigé la dernière de ses trois senti­nelles.

https://soundcloud.com/letieou/sentinelle-de-lasse?si=4aac99f545c14c77ab9ce0565e0c06a5

Balade jusqu‘au point le plus à l’est du circuit, parmi le tinte­ment des cloches et l’odeur des trou­peaux de brebis, avec en toile de fond les robines creu­sées dans la montagne.

Nous récu­pé­rons nos sacs à dos laissés au gîte pour une journée sur l’itiné­raire de la grande traversée des Préalpes. Il est déjà midi, 600 mètres de déni­velé positif nous attendent. Nous nous accro­chons du regard à la barre des Dourbes qui nous fait face.

L’arrivée au pas de la Faye nous récom­pense d’un point de vue à 360 degrés sur la barre des Dourbes, le pic de Couard et toutes les montagnes envi­ron­nantes. Sur l’autre versant, la vallée des Dourbes s’étale sous nos yeux, 600 mètres en contrebas. Digne se dessine au loin au pied de sommets bleus. Mieux vaut ne pas trop traîner si l’on veut arriver à l’étape avant le coucher du soleil.

Nous pous­sons la porte du gîte de France des Dourbes à la tombée de la nuit. Dans la lumière orange du rever­bère, la place du village se résume à sa plus simple expres­sion : une église, un cime­tière, une ferme, un drapeau (en lambeaux).

Après dix heures de marche – la plus grosse journée du séjour – , séance d’étirements en règle. Sur la carte étalée sur la table, Luc retrace l’itinéraire de ces huit jours passés : vallées, villages, cols et sommets, tous ces noms évoquent désor­mais des images, des souve­nirs. J’ai l’impression d’avoir appri­voisé les Alpes de Haute-Provence.

Pour une dernière fois, cette nuit, Luc ronfle et Lucie ronchonne. Demain nous retour­nons au confort des villes.

Des Dourbes à Digne-les-bains

L’itinéraire de cette dernière journée nous emmène sur le sentier du feston vers les deux derniers refuges d’art. Nous traver­sons une jolie forêt de chênes et retrou­vons les terres noires d’autant plus lunaires sous un ciel gris.

Au refuge des bains ther­maux, la pyra­mide de pierres placée au centre de l’édifice est un peu déna­turée par des ajouts hété­ro­clites. Que les visi­teurs fassent vivre l’œuvre plai­rait certai­ne­ment à l’artiste, même si sa forme régu­lière et douce en pâtit. Voici ce qu’il en dit :

https://soundcloud.com/letieou/refuge-dart-des-bains-thermaux?si=1dc118181a6b42de82e074383f6ee022

C’est en arri­vant dans les faubourgs de Digne que je mesure la beauté dans laquelle nous avons baigné durant les neuf derniers jours. Après les bâtisses de pierre et les œuvres en harmonie perma­nente avec le paysage, l’architecture contem­po­raine semble déplacée.

Le musée Gassendi de Digne, dernier refuge d’art de la série, mettra le point final de cet itiné­raire sur les traces d’Andy Goldsworthy.


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Commentaires

merci pour cette superbe découverte.
Les photos sont magni­fiques et donnent vrai­ment envie de décou­vrir ces lieux !
Je pense qu’il nous manquera peut-être un peu d’en­trai­ne­ment pour pouvoir y parti­ciper de suite …Pour­riez vous nous commu­ni­quer sur quel budget global on doit compter par personne en y incluant les services du guide accom­pa­gna­teur ?Merci par avance .Bien cordialement

Bonjour Éric, merci pour les photos ! Vous avez raison, c’est vrai­ment un circuit magni­fique à ne pas manquer.
Dans notre cas, Luc nous a accom­pagné, moi et Lucie, sur l’in­té­gra­lité du circuit, soit 9 jours, ce qui est exceptionnel.
Il propose un circuit sur 6 jours à 730 € par personne. Avec un déni­velé positif moyen par jour de 500 mètres, il s’adresse aux marcheurs de niveau moyen, en bonne forme physique. J’es­père que vous aurez l’oc­ca­sion d’en profiter ! Bonne marche !

Merci pour ce superbe récit de la traversée des terres noires, on sent vrai­ment que vous avez pris le temps de vous immerger dans les paysages et l’histoire du coin.

Les Alpes de Haute-Provence sont souvent éclip­sées par d’autres coins plus “carte postale”, mais elles ont un charme brut incroyable, surtout avec ces reliefs lunaires !

Pour ceux qui voudraient prolonger l’aventure, je conseille de faire un crochet par le petit village de Thoard, tout en pierre et en fleurs, ou de pousser jusqu’au sommet de l’Estrop pour un pano­rama gran­diose sur toute la vallée. Et pour une pause détente après tant de kilo­mètres, rien de tel que les thermes de Digne-les-Bains, parfaits pour finir un séjour en douceur.

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