Aux portes du lac du Der

Que faire au bord du lac du Der ? Agri­tou­risme, cyclo­tou­risme et camping les pieds dans l’eau pour cette troi­sième étape de mon road trip champenois.

Aux abords du lac du Der, la forêt laisse place à une cham­pagne plus humide. Ici la vie se vit au grand air. Au domaine de Nully, culture et agri­cul­ture font bon ménage pour le bonheur des habi­tants. Au camping du buisson, sous la tente, on a déjà les pieds au bord de l’eau. Le lac du Der n’est plus qu’à quelques coups de pédales.

Je laisse derrière moi le parc national de forêts pour prendre la direc­tion du lac du Der et de ses paysages plus cham­pêtres. La route est un long ruban de goudron coincé entre cultures et forêts. Là où les arbres cachaient l’absence de civi­li­sa­tion, l’horizon des champs dénudés la révèle. J’arrive à Nully, 140 habi­tants, en fin d’après-midi. 

Lac du Der - Champs et forêts haut-marnais

Agritourisme au Domaine de Nully

Le domaine est en plein prépa­ra­tifs. La semaine précé­dente, plus de 1000 personnes sont venus se restaurer, boire et danser sous la toile du chapi­teau. Le parking, vide encore, préfi­gure un afflux massif.

À la lisière d’un sous-bois, des chalets où les jeunes équipes préparent glaces, saucisses, frites, grillades, braise et barbecue porta­tifs… Les musi­ciens font les balances devant un parterre de tables hautes, canapés cosy et fauteuils de jardin vides.

Une rangée de tran­sats bien alignés mène à l’étang où les pédalos attendent les visi­teurs. Plus loin, le parc à chèvres attire déjà les quelques familles venues avec des enfants. Des terrains de pétanque, avec en toile de fond le clocher du village et le silo à grain complètent le tableau cham­pêtre et estival.

Deux heures plus tard, les convives sont là malgré des orages annoncés pour la fin de soirée. Les planches de produits locaux recouvrent les tables et une odeur de saucisse et de grillade émane des barbe­cues porta­tifs. Un peu à l’écart, les enfants ont investi le coin hamac entre les arbres.

Au milieu de tout ça, Edmond gère sur tous les fronts ce petit monde sorti de son imagi­na­tion. Créer des univers, c’est son truc à Edmond, même si l’histoire ne partait pas comme ça. Elle commence à Paris.

Les origines

Entre­pre­neur précoce, Edmond a 18 ans quand il se lance dans l’événementiel. Déco­ra­teur, scéno­graphe, il crée des décors pour des défilés de mode, des lance­ments de produits… Pendant 20 ans, de 6h à 22h, il bosse « comme un chien ». À 40 ans, épuisé, il relève enfin la tête avec une vraie ques­tion : « pour­quoi je travaille ? »

« J’ai une femme que j’aime, j’ai des enfants que j’aime et fina­le­ment, je ne leur apporte rien. Je pars à 5h du matin, je rentre quand ils dorment, je ne trans­mets rien, aucune valeur, et c’est pas forcé­ment ce que j’avais imaginé de la vie. »

Dans l’histoire fami­liale, la figure tuté­laire, c’est le grand-père. Résis­tant, marqué par la guerre, il aban­donne son poste au CNRS pour devenir agriculteur. 

« Il a géré chez lui forêts, vaches, culture, abeilles… En fait il nous a transmis la joie de profiter du moment présent et une certaine simpli­cité de la vie. »

L’envie se concré­tise de déve­lopper quelque chose qui lui permette de renouer avec son désir de terre, de forêt, de nature. Pendant plus de deux ans, il se forme en ligne avec le but de créer 

« un lieu de joie avec de la restau­ra­tion et des produc­teurs locaux, de l’agriculture sur place, des enfants qui gambadent. Comment on en fait un système écono­mique, comment est-ce que c’est rentable ? »

C’est tout le défi.

Une histoire familiale

À Nully, il y a cette maison qui est dans la famille de géné­ra­tions en géné­ra­tions depuis le XVIIè siècle. Une maison de campagne où Edmond, enfant, passe ses weekends et repart en pleurant.

« C’est une vraie respon­sa­bi­lité fami­liale et donc la ques­tion qui se pose, c’est comment est-ce qu’on entre­tient ? Est-ce qu’on vend ? Parce que des enfants qui gambadent avec des chèvres, ça n’a jamais rapporté d’argent et la clé de tout projet, c’est quand même la renta­bi­lité. Et donc fina­le­ment, je crée dans ma tête ce qui est devenu après le domaine de Nully, qui est fina­le­ment un lieu où il y a un système écono­mique qui est basé sur de la joie, de la produc­tion locale, de la proxi­mité d’exploitation… et voilà. »

Les élus auxquels il présente le projet le décou­ragent : « Ne venez pas ici, il n’y a rien à faire. »

« À force de me faire décou­rager, je me suis dit que premiè­re­ment, si tout le monde disait ça, c’est qu’il y avait un truc à faire et qu’il fallait le faire là ; Et deuxiè­me­ment, il fallait que j’essaye pour la maison de famille, pour l’histoire fami­liale… On a quand même une super histoire fami­liale et si on y arri­vait, ce serait génial. »

Lac du Der - La forteresse de Nully

Un modèle qui marche

85000 visi­teurs répondent présents dès la première année. Les quatre hectares de maraî­chage alimentent direc­te­ment le restau­rant, qui s’approvisionne auprès des dix-sept produc­teurs locaux.

« Pour des gens qui viennent cher­cher quoi ? De la joie, de la musique, de la retrou­vaille fami­liale, des tas de sable, des hamacs, des pédalos sur l’étang, des moments hyper simples. Et en fait, la simpli­cité devient un outil de renta­bi­lité qui permet de déve­lopper l’exploitation et de créer de la retombée économique. »

320 000€ de chiffre d’affaire pour dix-sept produc­teurs dans un village de 140 habi­tants au milieu de nulle part… Vingt-quatre emplois créés pour une exploi­ta­tion de dix hectares… Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Agriculteur ?

« Alors après, est-ce que je suis agri­cul­teur ? Est-ce que je suis restau­ra­teur ? Est-ce que je suis chef d’orchestre ? Fina­le­ment peu importe. Je prends énor­mé­ment de plaisir, c’est ma grande joie, à être agri­cul­teur. C’est aujourd’hui ce qui me rend fier. Je sais que dans la tête de beau­coup de gens je ne suis pas agri­cul­teur, on ne peut pas être agri­cul­teur en deux ans.

Mais la ques­tion c’est pas de savoir combien l’agriculteur fait de tomates à l’hectare. La ques­tion c’est de savoir ce qu’il a dans le fond du ventre, pour­quoi il fait ça, les valeurs qu’il a, les valeurs par rapport à la terre. En ça, j’estime que je suis agri­cul­teur. Par le simple fait que j’ai respon­sa­bi­lité de vie sur des animaux que je vends, qu’on a 900 rhubarbes, qu’on a planté 320 frui­tiers, qu’on a nos 500 pieds de fram­boises… On se plante parfois sur des tomates en plein champs, ça marche, ça marche pas, bon…

Paysan, c’est pas juste cultiver sa terre. C’est tout un écosys­tème. On a la respon­sa­bi­lité de ces villages, du paysage, de ce qui s’y fait, de faire vivre ça. »

Son comp­table lui dit qu’il est un paysan. Un paysan qui s’occupe de son pays.

Moi j’ai l’impression d’avoir rencontré Jean de Florette…

Lac du Der - Edmont et

À vélo à travers la campagne du Lac du Der

Je quitte le domaine de Nully et ses projets philan­thro­piques pour une nuit plus modeste. Ce soir je dors au camping, renouant avec le mode de couchage auquel je suis habitué. Sur la route, il y a Somme­voire et son paradis dont la statuaire m’avait tant impres­sionné lors de mon dernier passage.

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À Bailly-aux-forges, le château d’eau sort tout droit des années soixante. Dans la forêt, la tête d’un sanglier accro­chée à la barrière semble inter­dire l’accès aux animaux sauvages. À l’entrée de Wassy, je rejoins le réseau de pistes cyclables qui parcourt le terri­toire du lac du Der. Il me mène au camping du buisson, aux portes de la forêt domai­niale du Der. 

Le camping du buisson, un camping nature

Des grilles impo­santes déli­mitent l’entrée du camping. Le château n’est plus mais un immense dôme géodé­sique accueille les visi­teurs. Sous la voûte, ça résonne un peu. On se croi­rait dans un décor de James Bond.

Lac du Der - Sous le dôme géodésique du camping du Buisson

« Je vous promets pas de faire les mêmes cascades »

plai­sante Amélie, fraîche repre­neuse du camping. Arrivée en mars 2021, sa première saison lui a inculqué l’humour : vague de covid, inon­da­tions le 14 juillet, accueil des tout premiers clients… Les pieds dans l’eau !

« L’année dernière, c’était compliqué. Avec maman, il n’y a pas que de l’eau qui a été versée… Cette année on sait ce qu’on veut faire, on sait où on veut aller… On veut garder cet esprit vrai­ment nature. Le fait que ce soit un petit camping, ça touche de plus en plus de personnes. Nous on trouve que ce camping a une âme. »

Effec­ti­ve­ment, la Blaise coule en bas du talus en pente douce. On peut se baigner sans problème sur les petites plages de cailloux à cinquante mètres du camping. 

« On va essayer de réamé­nager quelques empla­ce­ments là-bas parce qu’on en manque un petit peu. Toujours en camping-car ou en tente. Le covid est passé par là et on retrouve des fran­çais sous tente alors que ça n’existait presque plus en fait. »

Lac du Der - Le camping du Buisson, au bord de la Blaise

Une affaire de famille

Esthé­ti­cienne pendant 10 ans, Amélie a rejoint la boulan­gerie fami­liale située dans la région des lacs de la Forêt d’Orient il y a quatre ans. Lorsque le père Jean-Michel décide d’arrêter après quarante-deux ans au fournil, la ques­tion c’est : pour quoi faire ? Virginie, la mère, qui revient de l’accrobranche, poursuit :

« On n’est pas encore à l’âge de la retraite, hein ? Alors on s’est dit pour­quoi pas ouvrir un camping ? Mon mari, quand on lui a annoncé qu’on voulait un camping, il a dit « vous êtes malade, la danse des tongs le soir, les soirées mousse, c’est pas du tout mon truc ! » T’inquiète, on va pas faire ça, qu’on lui a dit. »

Ils découvrent ce camping en Haute-Marne.

« Comme on ache­tait à quatre, avec ma fille et mon gendre, il fallait que ça plaise aux quatre. C’est compliqué ! Et puis celui-ci, on est venu sans grande convic­tion parce que c’était trop cher et puis c’était la Haute-Marne !!! Pour nous la Haute-Marne… »

Lac du Der - Le camping du Buisson

La Haute-Marne !!!

« Ma fille elle me dit « mais maman mais t’es malade ! La Haute-Marne !!! Tu te rends compte maman ? » Je dis ben on verra bien. Et puis en fin de compte on se rend compte que le lac du Der est magni­fique, les envi­rons sont magni­fiques… On ne connais­sait pas, on est à 50 km du lac de la forêt d’Orient, on a nos amis, nos familles qui viennent nous voir, mais c’est pareil, il sont comme nous, ils ne connais­saient pas. Ils disent « c’est génial, mais pour­quoi on venait pas jusqu’ici ?

Parce que dans notre tête c’est la Haute-Marne. La première fois qu’on est venu visiter, on s’est dit « Où c’est qu’on est tombé, hein ? » Et puis au final on s’y plaît bien. On a été bien accueillis par les gens du coin et ça, ça aide énor­mé­ment. Ils nous ont soutenu quand on a inondé. Ça fait partie des choses sympa qu’on a décou­vertes. Le haut-Marnais est sympa. »

Elle nous quitte. Son mari appelle au secours parce que ça commence à arriver au snack.

« C’est un camping avec beau­coup de Hollan­dais et de belges et les Hollan­dais à 18h30, ils mangent. Et on ferme… ça dépend du snack, ça dépend du temps ! Là, ils nous annoncent pas beau ce soir… »

Effec­ti­ve­ment, les orages qu’on nous annonce depuis plusieurs jours éclatent dans la nuit.

Lac du Der - Ciel d'orage

Le tour du lac du Der sous la pluie

Au petit matin, le temps est à la pluie. Je termine juste de plier ma tente lorsque l’averse reprend, drue, froide, désa­gréable. Je m’abrite sous le dôme en atten­dant l’arrêt des hosti­lités. Ça sent la mauvaise journée. J’ai cinq heures de route pour rejoindre l’Argonne. Il va falloir slalomer entre les gouttes. Une accalmie sonne l’heure du départ. 

Lac du Der - Bienvenue au pays des nains

Le tour du lac du Der par la piste cyclable est remis à une prochaine occa­sion. Je pars bille en tête en direc­tion de la Marne. À Alli­champs, une armée de nains de jardin s’est réunie sur le perron d’une maison pour me souhaiter bonne chance. À la boulan­gerie d’Éclaron-Braucourt, je fais le plein de calo­ries avant d’attaquer la route qui s’annonce aussi vide que ce dimanche est morne. 

Je pour­suis tant bien que mal au gré des averses et des haltes sous les hangars. Je n’ai pas fait 5 kilo­mètres dans la Marne lorsque des pluies torren­tielles s’abattent tout autour du lavoir où j’ai eu la bonne idée de faire ma pause déjeuner. Les prévi­sions météo pour la semaine sont catas­tro­phiques et je ne vois pas trop l’intérêt de pour­suivre à vélo. Saint-Dizier et sa gare sont à quelques kilo­mètres et ma voiture m’attend en gare de Langres. La déci­sion est prise. 

Ce road trip conti­nuera en voiture.

Lac du Der - La défaite
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