Chevauchée lumineuse dans le Cantal

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  • Cuisine vibratoire dans le Cantal - carnet de voyage France

Chevauchée lumineuse dans le Cantal

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20 novembre 2016

3 Commentaires

Le Cézallier est une parenthèse dans mon voyage. Aux confins du Cantal, ses paysages de steppe volcanique évoquent plus la Mongolie que la France. Le coin est paraît-il sauvage, peuplé d’habitants hauts en couleur. Il ne m’en fallait pas plus pour me convaincre.

Le temps s’accélère. Je le sens. Les jours raccourcissent. La température baisse. La pression monte. Je dois aller plus vite sans sacrifier l’essence de mon voyage : rester ouvert à l’inconnu et – le plus difficile – profiter du moment présent sans trop anticiper la suite.

À Murat, Jean-Claude m’initie au Cantal. Fondeur venu au VTT, devenu pionnier de la discipline en France, c’est un passionné de nature qui a du mal à rester enfermé. Mais Jean Claude est aussi fils de fromager, amoureux du terroir, et commerçant de produits régionaux… Je ne pouvais rêver meilleur guide !

« Si tu cherches des endroits un peu coupés du monde et des gens atypiques à rencontrer, j’en connais un parfait, sur le plateau du Cézallier. J’ai déjà repéré le chemin à vélo, rien de méchant et les paysages sont magnifiques »

Au cœur du massif central, Brion-Le-Haut n’est pas du tout sur ma route mais mon itinéraire patauge. Contre toute logique, je me lance en direction du hameau, à la frontière entre Cantal et Puy-de-dôme.

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Le syndrôme du photographe

Sur le plateau, l’herbe jaunie a des reflets dorés. Les cloches des vaches tintent dans le silence de la campagne. Cette ambiance recueillie vaut bien un enregistrement. Je sors le micro. C’est le moment précis que choisissent deux tracteurs pétaradant pour débarquer du bout de l’horizon, se rapprocher à grand bruit et venir faire hurler leur moteur là, juste devant ma mine désabusée.

Il est temps de parler de ce syndrôme étrange qui touche tous les preneurs de sons, photographes, vidéastes et autres reporters : une belle lumière inondant la clairière ? Un nuage la fait disparaître au moment où vous sortez l’appareil ! Le son doux et velouté d’une flûte de berger ? Une meute de chiens hurlant à la mort déboule quand le micro est prêt. La fresque murale idéale pour une scène de rue ? Un camion vient se garer à l’instant précis où vous alliez déclencher.

Cette loi qui m’échappe n’en est pas moins universelle : les choses disparaissent quand on s’y intéresse. Qu’on y renonce et les voilà qui réapparaissent !

Je l’avais déjà remarqué à Chefchaouen : les photos se pêchent comme on prend du poisson.

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Sur le plateau du Cézallier

Sur les rives du lac du pêcher, les canettes tintent dans la besace des pêcheurs. Les tritons se laissent bercer par l’onde que le soleil réchauffe. Les joncs se découpent en ombres chinoises dans le soleil couchant… La nuit sera calme.

Dans les prés, des citernes pastel rouillent immobiles. À Allanche, mon téléphone fait un dernier plein avant notre cavale à travers des espaces désertés par l’homme. Chez Josette, je m’informe sur l’itinéraire.

« Si je connais Brion ?!?  Ben oui !!! »

L’homme a l’air presque vexé.

« J’ai fait des foires là-bas »

Il saisit son verre de cantine, avale son rouge limé d’un trait et disparaît en laissant quelques centimes sur la table.

La patronne enchaîne…

« Ici aussi, il y avait des foires, mais c’est fini. Mercredi prochain, il y en a une… Vingt bêtes au foirail. Mais c’est pour le floklore. Comparé aux cinq cents bêtes de l’époque… C’est fini tout ça ! Maintenant on vend les bêtes directement sur internet. On vend bien des humains sur internet… »

Les bêtes sont pourtant là. Toute la montagne résonne des cloches des troupeaux. Avec une densité de 0,5 habitant au kilomètre carré, les vaches sont les vrais maîtres du Cézallier. À partir de Pradieu, les reliefs arrondis et pelés prennent des allures de steppes.

Jean Claude m’avait dit :

« Mon rêve, ce serait d’aller voir la panthère des neiges en Mongolie »

Pour la panthère, je ne sais pas mais pour la Mongolie, tout est déjà là !

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L’écir et l’angélique

J’arrive au lieu dit sous un soleil magnifique. Les voix enjouées des convives résonnent à la terrasse du bistro L’écir et l’angélique. C’est l’heure de l’apéritif. L’assistance se mélange, tout a l’air très informel, comme dans une réunion de famille endimanchée. Un grand barbu, très affairé, fait des aller-retours verres à la main. Probablement le maître des lieux ? Sur la carte, le menu unique est plutôt tentant. J’avance sur la pointe des pieds :

– «  Serait-il encore possible de manger pour une personne ? »
– «  Si vous êtes patient ! »

Le ton n’a rien d’une promesse mais ce n’est pas le refus auquel ont eu droit plusieurs groupes de marcheurs avant moi.

Un kir à l’angélique accompagne mon attente. Pour profiter de la beauté du lieu, j’ai tout mon temps.

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Vermeer en Auvergne

On rentre ici comme à la maison. Sur la gauche, un petit salon derrière un rideau rouge, puis la cuisine, dans l’enfilade. À droite, l’espace de réception. Je suis installé au fond, dans un coin du restaurant.

« La table du magnétiseur » annonce Jean, l’air obséquieux. À côté, des livres posés près de la liseuse : Une France sauvage, Scotland panorama, Les hautes herbes

Sur les tables, il y a des fleurs séchées, des nappes à motifs colorés, de la vaisselle de porcelaine et une pénombre illuminée en clair obscur par deux fenêtres. Des poutres qui font toute la longueur de la salle renforcent la perspective. Un tableau de Vermeer façon grand maman. Les prénoms d’Hélène, en cuisine, et de Jean volent à travers la salle.

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À table

« Tartines aux plantes
Truites sauce marjolaine
Salade de laiteron plumier des sous-bois.
Plateau de fromages
Dessert à la tomme fraîche »

Jean goûte chaque mot qu’il prononce comme une friandise. De table en table, il livre des anecdotes peuplées d’ambassadeurs, de présidents, de philosophes… On croirait faire parti du grand monde.

J’hésite sur le choix du vin.

« Prenez celui-là ! Au pendule, il vibre magnifiquement ! »

Il revient avec la bouteille, un chardonnay oppidum 2014 de la cave de Mauriac.

« Il vibre au moins à vingt mille »

Dans son dos, sa main s’agite comme s’il les comptait. Sur la bouteille, en italique « Volem viure al pais ». Tout à fait de circonstance.

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La cave à fromage

Pendant que la photographe qui a réalisé les portraits de ces célibataires auvergnats exposés sur les murs dit deux mots, Jean fait les honneurs de la cave à Trevor, from New york. Je lui emboîte le pas.

Avec la grange aux herbes et la cuisine d’Hélène, c’est un des endroits clé du bistro. L’ancien botaniste y poursuit ses expériences sur le vivant et les miracles de la vie cellulaire. Vins et fromages reposent ici dans le secret des roches volcaniques.

Sur des étals poussiéreux, des croûtes sans âge coulent comme des horloges de Dali. Sous le couvercle de soupières immaculées, une soupe caca d’oie qu’on réveille du bout du couteau, avec prudence, comme on réveillerait un mort. Il fut un temps où ces Saint Nectaire appartenaient à la famille des fromages…

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La vie commence à soixante ans

On goûte. C’est fort comme un whisky. Et puis, passé le premier contact, d’autres arômes se révèlent sucrés, ronds, caressants. Une expérience culinaire ! Même Trévor apprécie. Jean exulte.

« Mais bien sûr, c’est magnifique ! »

Le monde anglo-saxon « like » son fromage. Il pourra l’ajouter à son carnet d’anecdotes.

À la surface, André, le guérisseur du coin, chante « La vie commence à 60 ans ». Comme les fromages, j’aurais du mal à lui donner un âge. La voix n’est pas très juste mais après une bouteille de chardonnay, le moment est émouvant.

À ma droite, dans la liseuse, une cliente est venue s’éteindre. On est bien ici. Si Hélène est d’accord, ça fera un beau portrait !

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Mauvaises ondes

Je reviens le lendemain équipé de mes outils de travail, m’enquiert d’un éventuel wifi. Hélène accepte, Jean s’étrangle. Je fais machine arrière mais il est trop tard. Au pays des bonnes vibrations et du pendule roi, j’ai déclenché un incident diplomatique.

Ici, les tables de la salle à manger sont placées selon un schéma vibratoire optimal. Les nappes de coton bio et de soie naturelle résonnent en harmonie. Les plateaux de fromage qui patientent dans le vestibule se chargent en énergie sur un lit de plantes sauvages.

L’intrusion d’ondes nocives dans ce microcosme si bien maîtrisé déclenche la colère de son grand ordonnateur. « Jean des Plantes » le sadu affable s’est transformé en ayatollah. Il ne voit plus en moi qu’un aspirateur de sève humaine par voie d’écrans hypnotiques.

Je sens poindre en filigrane les théories conspirationnistes dont le chaman gersois m’avait déjà fait part…

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Orage sur le Cézallier

En cuisine, Hélène temporise tandis qu’elle prépare le repas du soir :

« Il fait sa forte tête. Laissez lui un peu de temps ! »

Mais je fais une croix sur ma leçon de botanique. Jean disparaît dans sa voiture-bric-à-brac, herbier géant où s’accumulent des années de cueillettes entre plusieurs couches de meubles de brocantes.

« Vos explications, vous pouvez vous les mettre où je pense ! »

Dommage…

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Épilogue

Je passe la nuit à quelques kilomètres et m’enquiert d’un bon restaurant dans le coin.

« Pas à Brion en tout cas ! J’y ai mangé une fois avec des amis, on ne m’y reprendra plus ! Une entrecôte pour quatre, une salade cueillie sur le bas côté de la route et un plateau de fromage moisi pour vingt euros ? Non mais ils prennent vraiment les gens pour des imbéciles ! »

« Et puis tout ce cinéma… Vous avez vu comme il parle, Jean… « Jean des plantes » ? – Il fait un petit geste précieux. Avec moi, il ne fait pas tant de manières ! »

« Et André, le guérisseur auto-proclamé qui vient rendre service ! On vous a parlé de ses dons de guérisseur ? C’est nouveau ça, ces dons de guérisseur ! Ce que je crois surtout, c’est qu’il en pince pour la belle Hélène ! »

« Non mais les citadins, on leur ferait vraiment avaler n’importe quoi ! »

J’irai au restaurant qu’il m’a indiqué. Terrines, saucisson, viandes, fromages, tartes, gnôle… J’en ressortirai le ventre bien tendu… Pour être honnête, j’ai quand même préféré les petits plats d’Hélène et les histoires de Jean.

Mon côté citadin, sans doute…

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  1. Sandrine

    21 novembre 2016 à 0 h 06 min - Répondre

    Bravo, tu as su capter en image et en mots, toutes les raisons pour lesquelles j’ai décidé de poser mes valises il y a peu dans le Cantal….

    Tes photos me font vibrer presque autant que quand je suis devant ces paysages (je n’ai juste pas les cheveux dans le vent, là, devant mon écran)

    Et je suis ravie de lire que ce petit bout de France te plait…
    Maintenant je me doutais que j’aimerai la Mongolie et j’aimerai y aller, je crois que ton article confirme bien mon ressenti aussi.
    🙂

    • Mat

      21 novembre 2016 à 9 h 48 min - Répondre

      Merci Sandrine ! Je suis ravi 😀
      Oh oui, cette balade m’a beaucoup plu, comme les photos en témoignent !
      Finalement, pas besoin d’aller jusqu’en Mongolie quand on a ça à portée de la main, non ?
      Je t’envie d’être sur place… En hiver, sous la neige, le plateau doit être tout aussi incroyable !!!

      • Sandrine

        21 novembre 2016 à 9 h 56 min - Répondre

        je te dirai ça très vite car cela ne fait même pas 2 ans que je suis en Auvergne, et fraichement installée dans le Cantal depuis seulement 3 mois.

        Affaire à suivre ! (il me faut des pneus neige et VITE) 🙂

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