Le GR10 de falaise en falaise

France

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Le GR10 de falaise en falaise

France

25 mars 2016

6 Commentaires

Pluie, nuit, vent sur le GR10. L’hiver est doux cette année. Doux et humide. Malgré l’absence de neige, les caprices de la météo me rendent vulnérable. Impossible de planter la tente. D’étape en étape, je me plie aux contraintes de la marche en montagne.

J’ai marché sur la frontière espagnole. Frontière toute symbolique où d’un côté, on parle basque ou français et de l’autre, basque ou espagnol. Zone d’entre deux où le vent tempête. Planter la tente ici serait de la provoc.

À Esteben borda – la ferme d’Esteben où je passe la nuit –, ça sent la saucisse. Elles pendent dans la cage d’escalier, à l’entrée de la grande salle de restaurant. À côté de la cheminée, des petits canetons caquètent dans un carton. Le confit de canard est maison lui aussi.

Madame Urdangarin, la patronne, a des faux airs de Maïté. Le menu du randonneur confirme mes soupçons. Il est gargantuesque. Plein saladier de poule au pot–vermicelle, saucisses confites, jambon poêlé, omelette double, fromage triple et confiture de griotte. Carafe de vin. Pain à volonté… Au secours ! Ils vont me tuer avec de la bouffe !

Alors que mes hôtes se passionnent pour Top chef, je commence à comprendre l’esprit du sud-ouest, généreux comme une mêlée de rugby.

Le GR10, de falaise en falaise - Carnet de voyage en France
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Du vent dans les voiles

Monsieur Urdangarin a le sourire timide et le regard d’un homme heureux.

« Côté commerce, on vivote. Auparavant, j’étais maçon. Et puis quand mon père est mort, il a fallu choisir. Vendre la maison ou devenir paysan. Je n’ai pas pu quitter les terres. Ici on n’est pas embêté par les voisins ».

Dehors, le vent s’en donne à cœur-joie. Météo France annonce des rafales à 100km/h. Dans la cheminée, la fumée refoule à chaque bourrasque. Un nuage plane sous les poutres. « Ca fumera les saucisses » dit Monsieur Urdangarin avec son sourire timide.

Je reprends la route. Au dessus de ma tête, les vautours ont réduit la voilure. Je suis littéralement porté par le vent qui – chance ! – souffle dans mon dos. Mon sac me sert de voile, mes bâtons d’avirons. Les arbres mugissent comme des vagues. On croirait entendre l’océan.

Dans ma tête, Franck Zappa chante « anyway the wind blows ».

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Attention falaises !

Au col de Méhatché, j’aperçois les premiers sommets couverts de neige, tout au fond. Les enchevêtrements de fougères sèches pétillent sous le vent. L’arrière pays disparaît derrière un rideau bleu-gris. Les prévisions météo sur Bidarray sont mauvaises : pluie forte… J’accélère le pas.

Le sentier semble quitter les hauteurs et plonger entre les deux flancs de la montagne. Un panneau indique : « Bidarray, deux heures ». Un autre : « Attention falaises ». Je commence la descente alors que les premières gouttes tombent. Il est encore temps de faire demi-tour pour m’abriter à la bergerie et attendre…

Attendre quoi au juste ? La  pluie s’installe sur les Pyrénées pour plusieurs jours. Il faut avancer. Le sentier finira bien par s’aplanir, la pente par s’adoucir, la pluie par cesser… Je protège mon sac dans sa housse, abrite mon appareil photo, enfile les dragonnes de mes bâtons autour de mes poignets.

« Allez Mat !»

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Alerte orange

Les quelques gouttes se sont vite transformées en rideaux de pluie. Les sommets et les versants d’en face disparaissent dans un lavis de gris aquarelle. Des petits ruisseaux cascadent sous mes chaussures, le long du sentier de randonnée qui contourne la montagne comme une entaille accrochée à la paroie. Ça sent la terre.

Le spectacle est grandiose. Il faudrait que je filme, que je photographie. Mais je n’ai qu’une chose en tête : me sortir de là. Concentré sur mes appuis, j’assure chacun de mes pas. Mes bâtons sont devenus mes jambes de devant. Toujours du côté du vide, ils m’étayent face aux bourrasques qui me poussent vers l’aval.

Alors que Météo France déclenche l’alerte orange, je suis suspendu entre le sommet et le fond de la vallée sur un sentier qui ne veut pas descendre.

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Le mauvais pas

Je lutte plus d’une heure sur ce chemin caillouteux et escarpé. La pluie qui tombe lourdement a tout investi. Le surplus forme un petit lac intérieur qui va et vient dans les manches de ma veste, des coudes aux poignets. Mes chaussures sont des piscines. Mon iPhone s’est noyé. Peu importe que la pluie s’arrête maintenant. Je suis déjà trempé.

La seule chose qui compte, c’est que l’à-pic finisse enfin par redevenir pente, que la peur de verser dans le vide s’estompe. Il ne reste plus que la douche au dessus de ma tête et les piscines aux pieds.

Je l’apprendrai plus tard, les Basques appellent cet endroit « le mauvais pas ». Plus qu’heureux de retrouver le ruban de goudron !

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Contre la montre à Iparla

Dix heures du matin, la pluie s’arrête. Le vent séchera la montagne. Aujourd’hui, c’est l’étape contre la montre. Huit heures pour rejoindre Saint-Étienne de Baïgorry. Je ne sais pas si c’est le café, mes jambes tremblent d’excitation. Je resserre les rappels de charge, ajuste le sac à dos au plus près de mon corps et entame l’ascension dans un tapis rouge de fougères fânées.

Depuis le début au Pays basque, toutes les randos commencent par une montée raide face à la pente qui vous met d’emblée la sueur au front et vous coupe les pattes. On passe de zéro à mille mètres en une heure avant de suivre les lignes de crête. Celles d’Iparla sont réputées. Depuis leurs hauteurs, le panorama est exceptionnel.

Je disparais dans les nuages qui caressent les sommets. Des gouttes piquotent ma veste. Mon sur-sac claque au vent comme un drapeau. En dehors de ces bruits, rien. Silence et néant. Seul dans un cimetière de pierres suspendu dans le vide et coupé du monde, je me sens léger, vivant, invincible. Marcher au bord de la falaise est devenu un jeu d’enfant.

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Marche de nuit

Au col d’Harriéta, je ne suis qu’à mi-parcours et il est déjà… dix-sept heures ! Il reste encore quatre heures de marche. Malaise. La petite cabane à brebis en bordure de forêt me regarde avec insistance. Je pèse le pour, soupèse le contre, repars au pas de charge. Le photographe est rangé momentanément. Il est temps de montrer de quoi le marcheur est capable.

Quarante cinq minutes plus tard, je suis au col de Buztanzelhay. Baïgorry n’est plus qu’à deux heures vingt minutes. Je termine en courant après les derniers rayons de soleil qui éclairent la vallée masquée par le flanc de la montagne. Le photographe a repris le dessus.

Mes jambes sont en titane, les muscles de mes hanches durs comme du bois.

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Objectif neige

J’arrive au gîte de Gaineko Karrikan peu après la tombée de la nuit. Benat, un peu inquiet, souligne l’imprudence de suivre le GR10 en plein hiver. S’il m’a ouvert ses portes, son gîte est un gîte d’été. Hilare, j’enfonce le clou en révélant l’objectif final de ma traversée : le pic d’Anie, mille cinq cent mètres plus haut et cent kilomètres plus loin.

Seul ? Dans le froid et la neige ? L’idée lui paraît folle. A-t-il seulement déjà emprunté ce tronçon du GR10 ? Jamais. Je me replonge dans ma carte. Sur le papier, tout ça n’a pas l’air si terrible. Et surtout, tellement excitant

Au bar du fronton, le patron connaît bien l’itinéraire. Le seul paramètre à prendre en considération : la météo. Si la neige tombe, les balises rouge et blanches qui délimitent le GR10 disparaitront sous la neige. La montagne deviendra un labyrinthe frigorifique.

Je suis têtu, j’ai envie de tenter le coup.

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  1. Lafitole

    28 mars 2016 à 12 h 37 min - Répondre

    Ah, les hêtres, les rochers calcaires et les Fougères chéris..! La brume mystérieuse et l’air, véritables personnages de ces paysages sauvages.
    Bravo Mat pour la performance et pour le récit!

    • Mat

      30 mars 2016 à 0 h 21 min - Répondre

      Merci Marie-Claude !
      Tu as raison, tout ça avait l’air terriblement vivant, c’était magnifique.
      La performance s’est faite un peu malgré moi, je dois dire… Mais elle ajoute un peu de piment au récit, alors je ne pouvais pas la passer sous silence ! Une bonne trouille dont on rigole une fois le danger écarté 🙂

  2. Julie

    28 mars 2016 à 14 h 12 min - Répondre

    C’est tellement plus facile de te lire au chaud chez soi que de marcher sous des trombes d’eau, mais cela à l’air d’en valoir le coup. On le sent, autant à travers tes mots que tes jolies photographies.
    J’espère que les balises resteront visibles et que tu ne prendra pas trop de risques, mais comme dans tous les cas tu vas le faire, bon courage pour l’objectif final !

    • Mat

      30 mars 2016 à 0 h 33 min - Répondre

      Merci Julie ! Oui, exactement, les conditions météo sont un peu la contrepartie de ce spectacle grandiose. Sans regret donc.
      Et ne t’inquiète pour les balises… On m’a suffisamment mis en garde pour que je ne prenne pas le risque de me perdre.
      Une aventure ça se prépare. Je suis archi-prêt ! 🙂

  3. Pauline

    6 septembre 2016 à 21 h 32 min - Répondre

    Que de jolies images! Le brouillard donne une touche de mystère. J’adore!

    • Mat

      6 septembre 2016 à 22 h 52 min - Répondre

      Merci Pauline 🙂 C’était sublime ! De toute façon, dés que les nuages s’en mêlent, le spectacle est toujours à la hauteur !

Pssst... Je suis sur la route !

Je vous emmène dans mes valises ?