Carnet de voyage hors des sentiers battus en France et autour du monde

Voyager encore ? Le monde délivré du tourisme

-

  • View Larger Image
    Le Cantal à vélo - Puy Mary et parc naturel régional des volcans d'Auvergne - Carnet de voyage France

Voyager encore ? Le monde délivré du tourisme

-

10 avril 2020

7 Commentaires

Peut-on encore voyager ? Alors que les voyages se faisaient de plus en plus fréquents, de plus en plus lointains, la crise du coronavirus marque un arrêt et remet en cause nos comportements. Pour chaque voyageur en puissance désormais assigné à résidence, le confinement actuel est un temps de réflexion. Faut-il revoir notre manière de voyager ? Dans son dernier ouvrage, La vie est ici – voyager encore ?, Rodolphe Christin propose une réflexion particulièrement d’actualité sur la question du voyage en lui-même et de ses possibilités dans le monde d’aujourd’hui.

Pourquoi voyager ? Parce que voyager est « une manière géographique de vouloir vérifier les possibilités qu’existent d’autres mondes, ailleurs. Le voyage est un acte de l’esprit, une certaine expérience du monde que les infrastructures touristiques mettent à mal et qu’il conviendrait cependant de sauver ».

Dans son manuel d’anti-tourisme, Rodolphe Christin décrit le loisir touristique comme un anti-voyage qui transforme le monde en parc d’attraction. Dans La vie est ici – voyager encore ?, il prolonge la réflexion et tente de répondre à cette question : pourquoi voyage-t-on ?

À l’heure où les voyageurs sont devenus « les héros d’une quête perdue d’avance, banale et insensée à force de toujours chercher l’ailleurs […] l’altérité radicale, fondamentalement, est à présent une destination inatteignable. » Aujourd’hui, « la distance intérieure que l’on prend avec soi compte davantage et finalement l’emporte. »

Dans ces conditions, pourquoi ne pas aller chercher l’exotisme moins loin et partir à la rencontre de la diversité qui nous entoure déjà ? Auteur d’un voyage exotique en France, j’avais envie d’en savoir plus.

Pourquoi voyager ? Délivrer le monde du tourisme

Rodolphe, tu es un ancien passionné de voyages. Au-delà du confinement actuel, tu ne voyages plus ? As-tu perdu l’envie de voyager ? Pourquoi ?

Le temps passe, le monde change, et c’est une question à laquelle j’ai toujours du mal à répondre. Je suis partagé entre dire que je ne voyage plus, ou dire que je voyage désormais partout. Je ne suis plus du tout sensible aux charmes de l’enchantement touristique.

Par ailleurs les occasions de colporter mes idées me permettent de me déplacer et de rencontrer des gens. J’ai quelques territoires de prédilection, des forêts et des montagnes pour la plupart, auprès desquels je reviens régulièrement. J’ai eu l’occasion par le passé de réaliser quelques voyages aventureux, mais aujourd’hui d’autres choses m’intéressent, je cherche d’autres significations.

Dans un monde comme le nôtre, l’aventure exige quand même trop de mises en scène et d’artifices. Disons qu’un gamin de la campagne qui découvre la cité d’une banlieue, ou un gamin des cités immergé à la campagne, me semblent des manières fructueuses de voyager. De la même manière immerger des fonctionnaires dans la vie d’une entreprise, et immerger des salariés du secteur privé dans le fonctionnement d’un service public me semblerait des sortes de voyages intelligents.

Tu dis dans ton manuel de l’anti-tourisme : « Si le voyage est philosophie, le tourisme est économie ». N’est-ce pas une vision romantique, un peu XIXème siècle, de la notion de voyage ? Peut-on encore faire une différence entre le tourisme et le voyage ?

Cette question est celle que j’aborde dans mon dernier livre : La vraie vie est ici (Ecosociété, 2020)Revenir à la philosophie du voyage est une question essentielle, parfaitement d’actualité. Cela revient d’une part à travailler la question du sens : pourquoi voyage-t-on ?

Et d’autre part à chercher à comprendre : de quoi le tourisme est-il la consolation ? Fausse consolation car en réalité le tourisme ne procure aucune évasion ; il nous enferme dans d’autres organisations que celles qui président à nos vies professionnelles, et nous maintient dans le bain de la marchandise et de la consommation.

À lire aussi : N’oubliez pas de vous perdre en voyage

En quoi cette marchandisation du monde rend le voyage de plus en plus difficile ?

Le tourisme est une manière d’organiser les loisirs et d’y répondre en proposant des infrastructures, des lieux, des activités qui toutes ont un prix et qui maintiennent la clientèle dans le réseau des échanges marchands.

En institutionnalisant le voyage d’agrément, en faisant de lui un produit comme un autre, la banalisation du voyage est au bout de la route alors que toute expérience exceptionnelle est par définition rare et extra-ordinaire, au sens premier du terme.

Le voyage est une rupture, en tant que tel il est incompatible avec la standardisation qu’opère l’industrialisation touristique. Dans un monde touristifié, l’immersion au cœur de la réalité d’autrui s’avère problématique car le tourisme a créé ses propres circuits et ses propres réalités, parallèles à la vie des sociétés d’accueil. Cela dit, l’immersion dans d’autres manières de vivre n’est plus vraiment une motivation touristique.

Pourquoi voyager ?

Tourisme éthique, durable… Face à un tourisme prédateur, ne sont-ils pas un moindre mal et une solution faute de mieux ? Tu dis « Je préfère souligner l’importance du tourisme dans le désastre écologique et sociétal plutôt que proposer une nouvelle manière de voyager qui sera aussitôt enrôlée par le tourisme. »

Le tourisme est une totalité qui se nourrit de toutes les formes de tourisme. Il n’y a pas d’un côté le tourisme de masse et de l’autre un tourisme vertueux. Tous les tourismes contribuent au tourisme de masse et versent leurs flux de clients dans la somme globale des touristes qui fréquentent le monde touristique.

Autrement dit, plus les opérateurs développent des voyages dans des endroits encore peu fréquentés et des sociétés « préservées », plus ils participent à l’expansion du tourisme, partout, et moins des endroits du monde restent à l’écart, préservés. Tel est le paradoxe de la banalisation du monde par le tourisme.

De plus le tourisme est une forme d’hypermobilité et notez bien que les déplacements reposent sur l’usage de l’avion, ou plus généralement sur des moteurs consommant des dérivés du pétrole. Cela suppose maintes infrastructures pour leur fonctionnement, lesquelles contribuent au désastre écologique que nous connaissons. Donc on ne résoudra pas les problèmes avec le tourisme éthique ou durable.

Cela a pu, il y a quelques décennies, paraitre un moyen de contribuer au développement des pays pauvres. Nous avons suffisamment de recul pour dire que le tourisme n’a pas éradiqué la misère et, je me répète, l’économie touristique, ultra dépendante, est fragile. Le tourisme éthique est au mieux un pis-aller, c’est tout. Au fait, en quoi consiste le tourisme durable ? A trier les serviettes utilisées des autres ? Ne soyons pas naïfs, tout cela est surtout une manière, tant pour les opérateurs que pour leurs clients, au mieux de se donner bonne conscience, au pire de continuer comme si de rien n’était.

À lire aussi : Comment voyager plus léger (pour la planète) ?

Sur France culture, Maria Gravari-Barbas opposait à ta critique du tourisme durable que c’est « une façon de faire pour compenser les méfaits du tourisme et qu’il faut la prendre en compte parce qu’il faut analyser et prendre en compte tout ce que nous pouvons faire.”

Si tout le monde prenait l’avion pour des séjours soi-disant durables, nous verrions bien ce que cela donnerait. Le tourisme durable, c’est beaucoup moins de tourisme. Il faut organiser la décroissance du tourisme, ce qui s’inscrit dans un projet politique global de sortie de la société de consommation/production.

Le tourisme est un produit phare du capitalisme, qui agite tous les fantasmes de la modernité ; un pur produit du capitalisme libidinal, fondé sur l’exploitation des pulsions, pour parler comme le philosophe Dany-Robert Dufour.

À lire aussi : Avion et climat : faut-il choisir ?

Elle poursuivait en pointant que “la question n’est pas seulement comment résoudre les problèmes de ceux […] qui ont aujourd’hui la capacité d’imaginer des destinations alternatives, la question c’est comment peut-on travailler sur ces destinations qui souffrent d’un tourisme excessif.” Que réponds-tu à cela ?

La réponse me semble tout à fait simple, voire enfantine et basée sur le bon sens : ceux qui ont les moyens de voyager pour le plaisir représentent une minorité – croissante certes – de la population mondiale, mais cette minorité est érigée en modèle et chaque pays mène des opérations de séduction pour l’attirer, grâce au marketing et à l’ingénierie territoriale.

La réponse est qu’il faut cesser d’occuper le temps libre par des pratiques touristiques, qui détruisent l’environnement et altèrent les sociétés d’accueil. Les problèmes de surfréquentation touristique cesseront aussitôt. On peut espérer que la crise du Covid 19, qui est aussi une crise de la mobilité, remette les pendules à l’heure, mais cela n’est pas certain malheureusement.

Est-ce que le problème n’est pas tout simplement de faire du voyage un business ? Auquel cas la notion même de tourisme devient condamnable…

Le tourisme est une activité critiquable au regard des enjeux environnementaux et sociétaux que nous connaissons. Le tourisme est une industrie comme toutes les autres, une manière d’exploiter les ressources et de vendre le monde qui s’inscrit dans une recherche du profit érigée en dogme incontournable.

Certains sociologues d’arrière-garde continuent de penser que le tourisme s’oppose au monde du travail et de la production, alors que le tourisme a colonisé le temps libre du travailleur pour surtout qu’il reste bien dans le giron de la société de consommation et de production.

Si l’on voit plus loin, nous constatons que le tourisme est à l’avant-garde de l’anthropocène, cette ère dont les théoriciens disent qu’elle est caractérisée par une influence humaine de portée cosmologique. Le tourisme va partout, il s’apprête même à conquérir l’espace. Or, c’est de cette époque incontinente qu’émergent des désastres imprévus, virus, bouleversements météorologiques, plastification de la planète, pollution de l’air et des eaux, ruine de la bio/anthropodiversité…

Selon toi, quelles conséquences la crise actuelle aura-t-elle sur le tourisme tel qu’il existe aujourd’hui ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Il faudrait que cette crise soit l’occasion d’une prise de conscience. Mais il se pourrait malheureusement qu’elle ne soit qu’une parenthèse : le monde pourrait reprendre sa course de plus belle jusqu’à la prochaine… Cette crise révèle pourtant la grande fragilité de l’économie touristique : en quelques jours tout s’est arrêté ! L’OMT, avec ses perspectives de croissance, n’avait pas prévu cela.

De tels aléas seront de plus en plus fréquents à l’avenir. Miser sur le tourisme pour sauver les territoires est une hérésie d’arrière-garde. Assurer la « transition », organiser la « résilience », pour utiliser des mots à la mode, reviendra à quitter l’économie touristique, et plus globalement l’économie du profit pour le profit, pour revenir aux fondamentaux de la subsistance et du bien-vivre en commun.

Pourquoi voyager ? Délivrer le monde du tourisme

Tu parles de l’or du voyage. À quoi ressemblerait pour toi le voyage idéal ?

Le voyage dans un monde délivré du tourisme. En attendant il faut trouver les interstices. Le voyage comme relation régénérée avec l’ensemble du vivant, c’est-à-dire comme « philosophie de la Relation », pour reprendre le titre d’un livre de l’écrivain, poète et philosophe Edouard Glissant.

Y a-t-il des voyageurs qui t’inspirent aujourd’hui ? Ou qui incarneraient le voyage idéal ?

Nicolas Bouvier, mais il appartient au passé.

Joël Vernet, pour ses expéditions poétiques et la clarté de son œuvre littéraire, bien loin du tapage et des mises en scène.

Le prochain voyage, ce sera où ?

Dans mon prochain livre probablement.

La vraie vie est ici - Voyager encore ? Rodolphe Christin

“C’est ici que nous devons faire front contre l’invivabilité croissante du monde.”

Un message particulièrement d’actualité.

Et pour partir à la rencontre de ceux pour qui la vie est ici, découvrez la diagonale du vide…

Vous avez apprécié cet article ?

Notez, likez, partagez !

Écrit par

Pour poursuivre le voyage


Tourisme durable, comment voyager plus léger ?

-

2 février 2020

Du tourisme durable au slow tourisme, quatre bonnes pratiques pour voyager autrement et réduire le bilan carbone de nos voyages.

Sani pass watching

-

17 janvier 2020

De l’écriture à l’auto-édition, de l’indépendance éditoriale au développement de l’audience, du loisir à la professionnalisation, bilan pour les 5 ans de mon blog voyage.

Moins prendre l'avion - jusqu'où irez vous ?

-

5 janvier 2020

Comment assouvir vos envies de voyage sans exploser votre bilan carbone ? Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour moins prendre l’avion ?

D'une autre planète

-

31 décembre 2019

Accepterez-vous de ne plus prendre l’avion ? En 2019, les préoccupations pour le climat et l’impact du tourisme sur le réchauffement climatique ont placé l’avion au centre des débats.

 

7 commentaires

  1. Romane 13 avril 2020 at 17 h 16 min - Reply

    Je vois beaucoup d’article fleurir sur le voyage et le covid mais j’aime beaucoup le ton de celui-là. Merci pour cette découverte et ces mots

    • Mat 13 avril 2020 at 18 h 35 min - Reply

      Merci Romane 🙂 Probablement parce que l’article était prévu de longue date et que je n’ai fait que remettre les réflexions de Rodolphe Christin dans le contexte actuel (ça résonne particulièrement juste dans ce moment particulier, non ?)

  2. Amélie 13 avril 2020 at 18 h 28 min - Reply

    C’est un sujet (et une interview) très intéressant(e). Merci !
    C’est vrai que remettre les pendules à l’heure et différencier le tourisme du voyage est une chose.
    J’aime beaucoup la phrase qui fait le parallèle entre tourisme & pulsion ; et c’est vrai qu’on ne peut pas le nier : le tourisme est un plaisir égoïste. Pourtant j’ai envie de croire (égoïstement ?) que nous pouvons continuer de voyage dans une moindre mesure, différemment, sans courir, sans vouloir tout voir.
    Je m’éparpille déjà dans mes propres réflexions 🙂
    À l’heure actuelle, je suis triste de me rendre compte à quel point le voyage est devenu un produit de consommation au même stade qu’un habit ou une nouvelle voiture. Un bien qu’on arbore fièrement auprès de nos connaissances. Toujours dans cette vision de comparaison. Qui aura fait le plus etc. Je me souviens au tout début de mon blog, plusieurs gens (du secteur touristique !) m’avaient fait une réflexion parce qu’à l’époque je n’avais ni pris l’avion, ni visité d’autres pays que ceux frontaliers à la France et qu’ils m’avaient limite ri au nez, parce que “non quand même être une blogueuse voyage et n’être allée qu’en Uk, Italie et Espagne .. quand même c’est drôle quoi” ..

    C’est une époque étrange en tout cas, qui n’a pas fini de nous interroger (même si clairement nombreux sont ceux à s’en foutre) . Je suis sur ma réserve quand tout “rentrera dans l’ordre” (si c’est le cas bien sûr), je suis à tendance pessimiste et je préfère me préparer au pire pour ne pas être déçue. Je pense que l’humain n’est pas prêt malheureusement à renoncer à son confort, ses habitudes et .. ses pulsions ! Pas tous heureusement, mais cette partie là fera-t-elle le poids ?

    • Mat 15 avril 2020 at 11 h 35 min - Reply

      Coucou Amélie ! Quoi tu n’as jamais pris l’avion ? Quand même en tant que blogueuse voyage… 😉
      Faut pas être triste. L’important c’est de se sentir en accord avec ses valeurs.
      Perso je ne prévois pas de m’arrêter de voyager mais ça fait un moment que je fais la différence entre les voyages aventureux où je me laisse aller aux hasards de la route et les voyages touristiques où je viens clairement consommer de la prestation. J’apprécie de voir la différence formulée de manière claire et honnête.
      J’aimerais essayer de mon côté de proposer un entre deux avec des voyages qui mettent en avant la rencontre avant tout dans des endroits à la fois peu connus et dépaysants. C’était le challenge 2020, on va peut-être remettre ça à 2021…
      Bon confinement et profite bien des grands espaces d’Amérique du nord quand il sera de nouveau temps !

  3. Jul 15 avril 2020 at 9 h 33 min - Reply

    Ok, chouette. Mais donc, on arrête aussi les congés payés ? Si non, je pourrais encore faire ce que je veux de mon temps libre ?

    • Mat 15 avril 2020 at 11 h 16 min - Reply

      Voilà, on arrête tout, on s’enferme chez soi et on attend la fin en regardant les feux de l’amour !
      Libre à chacun de faire ce dont il a envie, à commencer par avoir un avis critique.
      Ce que dit Rodolphe Christin n’est pas “arrêtez de voyager”, mais “voilà pourquoi j’arrête de voyager”. On peut trouver ses raisons valables ou non. De la même manière qu’on peut trouver valable le point de vue des vegans et continuer à manger de la viande.
      À chacun de faire sa petite cuisine intérieure.

  4. Nathalie 19 avril 2020 at 0 h 49 min - Reply

    Merci pour ton article. .Pour qu il y ait du changement il faut une vrai prise de conscience et une volonté de se remettre en cause. Comme pour le changement climatique. Beaucoup de gens s inquiètent voire se plaignent du réchauffement climatique mais sont pas prêt à changer leurs habitudes pour autant car elles sont trop attachees à leur confort. Je retient particulièrement ce qu il dit sur le tourisme durable : “Le tourisme durable, c’est beaucoup moins de tourisme”. Comment peut on être vraiment durable dans une société où tout nous pousse à la consommation?

Laissez-moi un petit mot

Renseignez le code suivant

Offre spéciale fête des mères Ignorer

319 Partages
Partagez319
Enregistrer
Tweetez