Carnet de voyage hors des sentiers battus en France et autour du monde

Randonnée au sillon de Talbert

France

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Randonnée au sillon de Talbert

France

16 août 2019

4 Commentaires

Entre côte d’émeraude et côte de granit rose, le sillon de Talbert est une curiosité géologique. 3 km de galets et de sable balayés par les marées, les courants, les tempêtes. Point le plus au nord de Bretagne, c’est la terminaison nerveuse de la presqu’île de Lézardrieux, qui concentre un peu tout ce que les côtes d’armor (près de la mer) comptent de richesses, de mystère et de beauté. Au contact de ses habitants, ostréiculteurs, restaurateurs, guides, marins, j’ai touché du doigt un peu de ce qui lie les Bretons à la mer…

Road trip en Bretagne, jour 2. Après les grands sites de la côte d’émeraude, plein soleil sur Binic qui languit en terrasse le long du quai du port. Par la fenêtre de ma chambre, j’observe une dame ranger ses baguettes dans son panier à l’avant et le gâteau emballé sur le porte bagage arrière de son vélo électrique. C’est l’heure du petit-déjeuner !

Binic, le grain de beauté des côtes d’Armor

À l’hôtel Le Benhuyc, la vie s’écoule comme un dimanche (bon ok, c’est dimanche…). Par la verrière, la lumière fait étinceler la vaisselle sur les tables. Un couple et ses trois enfants lèvent des tasses fumantes et des tartines beurrées. Si la réceptionniste était un personnage de BD, il y aurait des notes de musique dans ses bulles.

Dehors, lunettes de soleil, t-shirt coloré, journal et café… La jolie petite station balnéaire légère et frivole avec ses bars et ses restaurants en alignement a des airs de côte d’azur, sauf que la nuit en hôtel *** coûte 75€ (hors saison), le parking est gratuit et le beurre salé. Pour un week-end farniente, ce doit être idéal. Il faudra revenir…

L'hôtel Le Benhuyc à Binic
Binic côté terrasse
Binic côté port

Lanmodez, chez les paysans de la mer

J’arrive à Lanmodez par des chemins sinueux mangés d’herbe grasse jusqu’au hangar des Chaumard, ostréiculteurs de père en fils. Les mains caleuses et l’accent rugueux du père contrastent avec les lunettes carrées et le pull col en V du fils. Le métier évolue…

L’arrivée des grossistes qui gagnent de l’argent sur le volume et déstabilisent les cours de l’huître, les grandes surfaces qui tirent les prix vers le bas pour maximiser leur marge, la concurrence des huîtres triploïdes… Même avec la médaille d’argent au concours général agricole en 2019, l’entreprise vend plus mais ne vend pas « mieux ».

« Ça fait quoi deux ans que je suis ici pour changer la manière de vendre, développer la vente en ligne, la vente en directe… Et puis il y a notre petite folie… »

Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse
Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse
Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse
Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse

La « petite folie » de Benoît Chaumard, c’est le bar à huîtres qu’il souhaite ouvrir cet été. Le GR34 passe juste au pied de sa terrasse. Pour moi qui suis randonneur, ça ressemble à l’idée du siècle !

– Ça va marcher non ?
– Le problème, c’est la localisation. On est un peu paumé.
– Mais c’est ce qui fait le charme ! Moi je suis venu en voiture, rien que comme ça c’est champêtre, c’est super agréable !
– Ben voilà, l’objectif c’est justement de laisser un peu tomber les centres villes qui sont bondés. Avoir un truc un peu plus aéré, pour des gens qui ont envie d’être peinard au bord de la mer, à déguster des huîtres avec un verre de vin blanc…

L’huître idéale ? Bien bombée sur le dessous, bien aplatie sur le dessus, très blanche à l’intérieur, avec un taux de chair maximum et une saison optimale entre mars et avril. Le top, du 3 ou du 4, pas trop grosse, pas trop de mâche. Bien sûr, le goût dépend de la nature du sol. Comme le vin, l’huître reflète le terroir. À l’ostréiculteur de les disposer selon les parcelles pour obtenir en bouche un bel équilibre entre le sucré et le salé.

Je me lance : 3 huîtres à la suite, un record historique ! Parce qu’en fait… J’aime pas les huîtres !

Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse

Le Bigouden blues, au pied du sillon

Au Bigouden blues, le bar-restaurant situé juste au pied du sillon de Talbert, la spécialité, c’est la pomme de terre au four. Pour agrémenter ma patata du sillon, saumon fumé, crevettes, moules, salade et… haricots de mer. Les algues sont au cœur de la vie de la presqu’île et j’attends la personne qui m’emmènera faire leur découverte.

Attablé à la terrasse du bar-restaurant, j’échange avec Isabelle et Caroline, en charge de la promotion touristique de la côte de granit rose. Toutes les deux ont quitté leur vie et leur carrière parisienne pour venir vivre autre chose ici.

« Vivre ici, c’est un luxe. On a quand même une des plus belles côtes de Bretagne. Et puis, avec les marées, ça bouge tout le temps. En fait, la mer, c’est une drogue. En tout cas, ça l’est devenu.»

Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse
Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse

Le patron du restaurant qui me voit prendre des notes me glisse en douce :

« Si vous pouvez dire quelque chose sur le potentiel nautique… Parce qu’il y énormément de kite, c’est devenu un spot de kitesurf ici mais ils le font un petit peu… Sans tolérance. De temps en temps, ils se font virer quoi…
– Par qui ?
– Par le conservatoire du littoral ! Nous, on aurait aimé qu’il y ait une structure fixe pour eux. Il y a le champion de France qui vient. Le kayak de mer, c’est merveilleux aussi pour aller voir les phoques qui nichent derrière les rochers, au bout du sillon. »

Pas opposé à la pratique, le conservateur du littoral Julien Houron reconnaît l’impact du kite sur la faune. Près de la dune, des oiseaux ont abandonné leur nid. En cause : les voiles qui déposaient du sable sur les œufs.  L’équilibre est fragile…

Brigitte des algues, greeters à Mer Melen

À Mermelen, de l’autre côté de la baie, je retrouve Brigitte, une « gamine » du pays. Native de Lézardrieux et fille d’ostréiculteur, elle a passé son enfance dans les parcs à huîtres de la baie de Paimpol à l’estuaire du Trieux.

« Moi mon lieu de vie c’est ça, c’est l’estran. L’estran c’est la partie entre la bande d’algues, ici, le plus haut et le niveau le plus bas de la mer. C’est tout ce qui se découvre à marée basse. Pour moi, cet univers là, l’air qu’on a là, c’est un bonheur. »

On balaye le panorama des yeux. Le sillon de Talbert étire sa langue de sable et de galets façonnée par la mer et qui bouge au gré des tempêtes d’est ou d’ouest. Devant nous, mis à nu par la marée descendante, un champ d’algues naturelles – le plus grand d’Europe. Plus de 400 espèces ont été recensées. Vertes, rouges ou brunes, leur couleur varie selon leur accès au soleil. Magie de la photosynthèse.

Les petites gens de la mer

Récolter les algues, c’est le métier des goémoniers. À pied, à cheval ou en bateau, ils allaient chercher des algues après le sillon, chargeaient le goémon et le ramenaient jusqu’ici où le camion de l’entreprise venait l’acheter. Aujourd’hui, des entreprises cultivent et transforment… Les usages vont de la pharmacie aux cosmétiques en passant par l’agro-industrie.

Mais jusque dans les années 60, les algues étaient l’affaire de chaque foyer sur tout le sillon de Talbert. On retrouvait sur l’estran une population très pauvre, en particulier des veuves de marin, qui tiraient un peu de ressources de la mer. On récoltait les algues, on les faisait sécher et on faisait un tas qu’on vendait.

« Ça se vit encore ici, ça ne se dit pas, il y a une très grande pudeur pour dire qu’on a travaillé aux algues. Lors d’une exposition sur les traditions, j’ai vu un papi dire à ses deux gars de 8 ans :

Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse

Je lui ai demandé s’il avait l’occasion d’en parler. Il avait les larmes aux yeux – moi aussi d’ailleurs – : « c’est la première fois que j’en parle à mes petits enfants. » L’identité du territoire pour les habitants, pour tous les habitants de la presqu’île, ce sont les algues. »

Une terre de marins et de voyageurs

Faire de la pêche, trouver des crevettes, des couteaux, des berniques… La mer nourrit ceux qui ont faim et parfois, les embarque vers des horizons lointains. Depuis le port de Paimpol, on partait pêcher la Morue en Islande jusqu’en 1930. Il y avait des armateurs, il y avait des marins.

« il y a toujours eu des gens pour aller sur des bateaux, pour s’éloigner un peu du rivage. Ici, beaucoup ont fait leur service militaire et sont restés dans l’armée ou sont partis dans la marine marchande. Des marins qui ont fait le tour du monde pour leur travail et qui sont de retour, à savourer le plaisir d’être au pays. Ils n’ont peut-être pas de diplômes mais ils connaissent le monde. TOUT le monde. Alors quand ils commencent à parler entre eux des ports, de Melbourne, de Liverpool… Ahlalala ! Ça c’est un plaisir aussi. Mais très discrets ! »

À Pen lan, nous croisons l’un d’eux, Jean-Charles de l’Armor-Pleubian. Entre deux histoires de presque-naufrages, il sort son harmonica et entonne l’air de Loguivy-de-la-mer, le pays situé sur l’autre rive. Nos regards glissent sur la pointe de l’arcouest, l’île de Bréhat, la Manche au loin… L’air du large souffle quelques instants sur l’estuaire du Trieux.

Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse

Sur le sentier des douaniers

Nous poursuivons la balade sur le sentier des douaniers, le fameux GR34, fil rouge de mon road-trip en Bretagne. Brigitte se souvient :

« Il y a 25-30 ans, du côté de Perros-Guirec, il y avait une pancarte. À l’ouest, on allait à la pointe Saint Mathieu et vers l’est, il y avait une autre pancarte qui nous indiquait la direction de… Venise ! Marcher vers Venise ou vers le bout du monde, pour rêver, je trouvais ça fantastique !

Le bout du monde, on y est. Pen vir c’est la pointe de la pointe, le point le plus au nord de la Bretagne. Après il n’y a plus rien d’autre que des rochers. Comme au bout du sillon de Talbert… Ce sont les îles d’Ollonne à trois kilomètres du bout du sillon. Six kilomètres à pied depuis le bigouden blues.

« Ne tarde pas, il y a une brêche dans le sillon depuis la tempête de 2018. On ne peut plus traverser qu’à « pied sec ». Les gens qui vivent au bord de mer savent ça, qu’on compose pas avec la mer. C’est beau la mer, mais ce n’est pas que beau ! Ça nourrit, ça donne un plaisir fantastique mais quand elle s’agite, ça peut faire très mal. On a eu des naufrages ici… »

Je ne traîne pas plus longtemps et file tête baissée en direction du sillon.

Le sillon de Talbert

C’est la fin de journée, les derniers promeneurs reviennent de la promenade. Je serai seul sur les galets et je me dis que pour les photos du paysage, c’est parfait (et qu’en même temps, c’est quand même un peu bizarre que tout le monde reflue comme ça…)

Je passe l’allée bordée de plantes sur le cordon de dune, traverse la brèche et poursuit en faisant croustiller les galets roulés par la marée, doux, ronds, multicolores. J’avance les yeux au sol. Des oiseaux nichent un peu partout sur la grève, j’ai peur d’écraser les oeufs.

Imperceptiblement, je progresse dans cet univers minéral dépourvu d’autres repères que les formes lointaines des îles d’Olonne. Sensation de bout du monde, d’aller vers la fin, vers ces rochers qui composent des tableaux arides et épurés. Lignes d’algues laissées par la marée dessinant les courbes de niveau, mousses irisées dans le soleil qui décline, escadrilles d’oiseaux en rase-motte et ce phare, tout au bout… L’atteindrai-je avant que la marée ne remonte ? Non… J’ai trop peur de rester bloqué et mon appareil photo donne des signes de fatigue alarmant pour le reste du périple.

Je me dépêche de revenir pour admirer le coucher de soleil depuis les hauteurs du Creac’h Maout, d’où j’espère avoir une vue surplombante sur la flèche du sillon de Talbert. Je n’apercevrai que les lumières des phares balayer la nuit.

Le voyage continue… Au large de Roscoff, sur l’île de Batz et son jardin exotique.

Le sillon de Talbert - randonnée à marée basse

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4 commentaires

  1. Pelissier 19 août 2019 at 18 h 50 min - Reply

    Que c’est beau ! Quelle découverte, grâce à vous ! MERCI !
    Maintenant, il faut que j’y aille …

    Bien cordialement

    Chantal

    • Mat 19 août 2019 at 19 h 18 min - Reply

      Merci Chantal ! Que votre commentaire me fait plaisir 😀 Moi aussi j’ai été complètement bluffé par l’endroit. Vraiment content que mon enthousiasme fasse des émules !
      Alors oui, maintenant il faut que vous y alliez… À marée haute pour m’envoyer des images 😉

  2. Lagrosse 10 septembre 2019 at 7 h 33 min - Reply

    Belle région, j’ai particulièrement connu la région de Lannion et Perros-Guirec lors de séjours professionnels. Accueil très amical des habitants..

    • Mat 10 septembre 2019 at 16 h 59 min - Reply

      Effectivement ! En fait, à chaque fois que je vais en Bretagne, j’ai l’impression que les gens sont ouverts d’esprit et bienveillants. Je me souviens d’un voyage à Bréhat où lors d’une pause café sur la route, le patron du bar avait discuté avec nous comme si nous étions des amis. Venant de Paris, on était presque choqué de tant de sympathie Ça fait du bien !

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